Intendami chi pò

Intendami chi pò

(Ricerca in rime politiche)

Partition Intendami chi po’

Interprètes : Hilliard Ensemble, dans le cadre d’un concert de la Société de musique contemporaine du Québec

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C’est assez tardivement durant le travail sur cette œuvre que m’apparut son « image unificatrice » : celle d’un quadruple Pétrarque (incarné par les quatre chanteurs) entrant dans son studio, fort préoccupé par la strophe de la canzone qu’il désire terminer, cherchant mots et rimes d’une manière un peu inhabituelle, presqu’au hasard des sonorités, sans se soucier du sens; ou déclamant vigoureusement les passages dont il est le plus sûr; ou encore, écrivant nerveusement les mots qu’il se répète à haute voix; baignant finalement dans la sensualité de la conclusion qu’il a trouvée…, ce qui lui permettra de quitter le studio léger et soulagé.

La commande de cette pièce s’inscrit dans le cadre du projet élaboré conjointement par MNM et le Hilliard Ensemble de présenter un concert marquant le 700e anniversaire de naissance de Pétrarque. Ce concert devait comporter côte à côte des œuvres de Monteverdi et de nouvelles œuvres, toutes basées sur des textes du célèbre poète. À l’inverse de mon collègue Serge Provost, qui a voulu se concentrer sur quelques-uns des poèmes d’amour constituant l’essentiel du Canzoniere, j’ai choisi de porter mon attention sur les quelques rares textes du recueil traitant d’autres sujets, la plupart du temps reliés à la politique (un cycle sur Avignon, ou des sonnets circonstanciels ou d’intervention, principalement adressés à des amis évêques ou princes). J’ai finalement arrêté mon choix sur une strophe de la célèbre canzone Italia mia (CXXVIII), écrite dans l’indignation causée par la vente de la cité de Parme où demeurait temporairement le poète en 1342. Cette vente d’une cité (avec toute sa population, bien sûr…) par le prince qui la possédait n’était que l’un des chapitres de l’histoire de luttes et de rivalités incessantes qui occupaient les Princes italiens de l’époque, qu’ils soient partisans du pape ou de l’empereur. La strophe en question va au-delà du circonstanciel (voire même au-delà de l’intérêt personnel) pour rejoindre les sources du « mal » et ainsi acquérir, par la sagesse de ses accents, des résonances proprement contemporaines.

Quelques courtes phrases issues d’un autre poème (CV), énigmatique et obscur celui-là, également très différent par sa thématique par rapport à celle, dominante, de Laura et de l’amour, ont servi à mettre la strophe principale dans le contexte de « l’image unificatrice » mentionnée plus haut et ont justifié l’invention de quelques lignes de pseudo-italien.

Sur le plan musical, l’œuvre est basée sur quatre modes heptatoniques intimement interreliés. Des mélodies, accords et harmonies issus de ces modes ont été, selon leur degré de tension et de consonance, associés aux différentes subdivisions sémantiques de la strophe, telles que les révélait l’analyse : un rappel de l’inévitabilité de la mort, la source du mal, la nécessité de la conversion, la récompense de la paix.

Cette œuvre est dédiée, avec toute mon admiration, aux membres du Hilliard Ensemble et , en toute amitié, à Denys Bouliane.

 

Michel Gonneville

Décembre 2004

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Intendami chi pò

(Ricerca in rime politiche)

It was well on during the process of composing that the “unifying image” came to my mind for the present work : the image of Petrarca himself, in a quadruple incarnation (the four singers), entering his studio, most preoccupied by the strophe of the Canzone he wishes to complete, searching for words and rhymes in a somewhat unseemly manner, almost aleatorically, non-sensically, or declaimin vigorously the passages he is the most sure of, writing down nervously as he repeats the words aloud, or bathing in the sensuousness of the conclusion found at last… And then, leaving the studio quite alleviated and light spirited.

As the commission to write this work was circumstantially related to Petrarca (700th anniversary of his birth, idea of the Montréal Nouvelles Musiques festival and of the Hilliard Ensemble to present a program combining commissioned works based on texts by the celebrated Italian poet along with some of th Monteverdi settings); and since my colleague Serge Provost, the other composer of the project, had decided to concentrate his efforts on some of the love poems of the Canzoniere, as if by contradiction, I directed my attention to some of the very few texts of the great collection that deal with other topics, moreover often political (circumstantial or interventional sonnets, a cycle on Avignon, etc, mainly addressed to bishop friends or princes). I finally chose one strophe of the famous Italia mia canzone (CXXVIII), written under the impact of the poet’s indignation when the city of Parma, where he temporarily dwelled, was sold by its prince, (along with its population, of course…), a pawn in the unceasing game of rivalry and wars between the Italian princes of the time, be they supporters of the pope or the emperor. The strophe in question goes beyond the anecdotal and addresses the roots of the “evil”, and therefore its tone of wisdom (self-interest apart…) can have profound resonances for our time.

Some short phrases of another poem (CV), one also of a quite different thematic content than the predominating one of Laura-and-love , and rather enigmatic and obscure, served to put the first one into the context of the “unifying image” mentionned above, and justified some invented lines in pseudo-Italian.

Musically, the work is based on four closely connected heptatonic modes that I use to generate melodies, chords or harmonies of different degrees of tension and consonance, these being then associated with the different semantic subdivisions of the strophe, revealed by its analysis : a recalling of the inevitability of death, the source of harm and evil, the necessity of conversion, the gift of peace.

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Texte

 

Mai non vo’ piú cantar com’io soleva

ch’altri non m’intendeva

 

Signor’ mirate come ‘l tempo vola,

et sí come la vita

fugge, et la morte n’è sovra le spalle.

Voi siete or qui; pensate a la partita :

ché l’alma ignuda et sola

conven ch’arrive a quel dubbioso calle.

Al passar questa valle

piacciavi porre giú l’odio et lo sdegno,

vènti contrari a la vita serena;

et quel che ‘n altrui pena

tempo si spende, in qualche acto piú degno

o di mano o d’ingegno,

in qualche bella lode,

in qualche honesto studio si converta :

cosí qua giú si gode,

et la strada del ciel si trova aperta.

 

Una chiusa bellezza…

 

Intendami chi pò, ch’i’ m’intend’io.

 

Or non piú, no…

 

 

Petrarque, extrait des poèmes CV et CXXVIII du Canzoniere

(Rerum vulgarium fragmenta, Prima parte)

Giulio Einaudi editore, Torino, (1964) 1992

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Texte en français

 

Je ne veux plus chanter, comme j’avais coutume de [le] faire;

car on ne me comprenait pas…

 

Seigneurs, regardez comme le temps vole,

et comme la vie

s’enfuit, et la mort est sur nos épaules.

Vous êtes ici maintenant; pensez au départ [à la séparation] :

car il faut que l’âme arrive seule et nue

à ce périlleux passage.

Pour traverser cette vallée,

veuillez vous décharger de la haine et des ressentiments,

vents opposés à la vie céleste [sereine];

et que [celui qui dépense son temps] à faire souffrir autrui,

[se convertisse] à quelque action plus digne,

soit de la main, soit de l’esprit,

à quelque belle et glorieuse œuvre,

à quelque honnête [étude] :

ainsi ici-bas on est heureux,

et la porte des cieux [s’en trouve] ouverte.

 

Une beauté renfermée [secrète]…

 

Me comprenne qui peut, car je me comprend.

 

Rien de plus à présent, rien…

 

 

Extrait de la traduction du comte Ferdinand L. de Gramont (1842)

Éditions Gallimard, Paris, 1983

Les ajouts et modifications entre [ ]  sont du compositeur.