Le cheminement de la baleine

Le cheminement de la baleine

pour clarinette et ondes Martenot principales et 18 instrumentistes

(1998) Durée : 24’

 Le cheminement de la baleine partition

 

Avec l’aimable autorisation des interprètes : Simon Aldrich, clarinette; Jean Laurendeau, ondes Martenot; Nouvel Ensemble Moderne, dir. Lorraine Vaillancourt

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C’est après l’une des exécutions publiques de mon concerto pour piano Adonwe que Jean Laurendeau me proposa le petit poème suivant :

 

Lentement

Sous les vagues

 

Chemine

La baleine

 

Vers son bond

De lumière

 

Point final d’une méditation sur l’apparente contradiction de la violence et la paix, ce court texte suggéra immédiatement la forme que pouvait prendre la nouvelle œuvre que Jean souhaitait me commander. Malgré les dangers auxquels s’expose le compositeur lorsqu’il se met à dévoiler le « programme » d’une de ses productions, en voici quelques images. Les puristes masqueront le prochain paragraphe.

Au début, les instruments graves de l’ensemble sont le « corps » de la baleine, les ondes Martenot, sa « voix », et la clarinette, parfois doublée par les instruments aigus, son amoureuse. La baleine chemine d’abord entre deux eaux, sous le FA# central qui symbolise l’horizon, la frontière entre l’air et l’eau; touchant celle-ci lors de quatre respirations, elle s’enfonce ensuite vers les profondeurs où elle disparaît momentanément. En parallèle, créature d’air évoluant au-dessus de l’horizon, la clarinette, d’abord très fébrile et changeante métriquement, réagissant aux appels de la baleine ou à ses apparitions, tentera de se rapprocher de celle-ci et même de plonger et de la suivre sous la surface de l’eau sans pouvoir évidemment parvenir à la même profondeur. Comme dans le texte méditatif de Jean Laurendeau : L’amour arrive lentement sur cette terre / D’abord le fourreau / Ensuite l’âme / Plus tard la communion, peut-être la clarinette doit-elle passer par le désordre et la fébrilité du désir, perdre de vue l’objet de son désir avant d’accéder au calme intérieur, à l’état de silence, d’attente patiente ou d’active écoute qui lui permettra, lors de la remontée, de se mettre sur le dos de la baleine, de se mouler à son chant et de faire ainsi avec elle le grand saut, après l’élan et le franchissement de l’horizon, d’accomplir avec elle le bond dans l’air, au ralenti, irréel, jusqu’à toucher le ciel et s’y dissoudre. La retombée des protagonistes soudés l’un à l’autre provoquera ensuite un immense jaillissement de vagues desquelles les voix de la clarinette et de la baleine émergeront de plus en plus clairement. Au terme du long retour de l’horizon au calme, elles chanteront encore ensemble, amorçant les échanges d’un premier vrai dialogue.

À l’instar de l’exergue qui avait inspiré Adonwe, le poème de la baleine pourrait lui aussi évoquer le travail en profondeur, les phases que franchit le processus créateur ou celui de la recherche identitaire. Ici, contrairement au concerto pour piano, cette évocation ne procède pas par une succession de scènes séparées (comme des sketchs), mais selon une grande courbe continue, une onde que les vagues terminales prolongent naturellement et qui infléchit jusqu’aux cellules mélodiques dominantes.

Le cheminement de la baleine est à la fois né sous de multiples conjonctions et l’occasion de multiples hommages : retour de Jean Laurendeau (tout récent sexagénaire) à la clarinette; mise au premier plan des deux instruments auxquels il a consacré sa vie jusqu’à maintenant; 60e anniversaire (aussi!) des ondes Martenot et 100e de la naissance de leur inventeur (le concert de la création se tient d’ailleurs en ce 14 octobre, jour anniversaire de la mort de Martenot); inévitable association des ondes et des chants de baleine (ceux de la baleine à bosse, que je n’ai en aucun cas voulu fidèlement retranscrire mais dont je me suis librement inspiré: neumes, respirations, registres, etc.); envie de rendre aussi hommage à Gilles Tremblay, au compositeur comme au professeur de composition et d’analyse nouvellement retraité du Conservatoire de Montréal, pour qui la nature a toujours été une source primordiale d’inspiration (comme elle l’a été pour son maître Olivier Messiaen) et dont le repaire des années à venir sera sans doute la maison qu’il possède au pays des baleines, sur le bord du fleuve, à Saint-Joseph-de-la-rive; hommage aussi à Véronique Lacroix, chef-fondatrice de l’Ensemble contemporain de Montréal et dont mon autre concerto a immensément bénéficié de la grande musicalité; et enfin : hommage indirect au Conservatoire puisque Véronique, Jean, Gilles et moi-même, œuvrons ou avons œuvré dans cette institution.

Le cheminement de la baleine a été rendu possible grâce à une bourse du Conseil des Arts et des Lettres du Québec.

 

Michel Gonneville (Août 1998)

Jan 31, 2016 | Publié par dans Articles Œuvres | Commentaires fermés sur Le cheminement de la baleine